À l’occasion du troisième Petit-déjeuner de la Recherche de MansA, organisé le 7 mai 2026, le sociohistorien Brice Molo propose une réflexion sur la catastrophe comme forme de pouvoir dans les sociétés postcoloniales. En prenant Frantz Fanon comme point de départ, il interroge la transformation du « corps-à-corps » colonial en une confrontation entre l’État postcolonial et la société, autour des promesses inachevées de la décolonisation et des retombées inégalement distribuées de la modernité.
Par Brice Molo
Publié le 19/05/2026
Qu’est-ce qu’une catastrophe et qu’est-ce que le pouvoir dans la société postcoloniale ? Pour répondre à ces deux questions, cette communication proposait de prendre Frantz Fanon pour point de départ pour penser après lui.
Dans les Damnés de la terre, Fanon décrit la scène coloniale comme un procès permanent entre colonisé et colonisateur. Dans ce procès, chacun y va « avec sa noirceur ou avec sa blancheur ». Cette corporéité est à la fois l’essence même du politique en colonie et l’instrument d’une gouvernementalité – pour reprendre Foucault – dans la mesure où elle conduit la conduite des gouvernés.
Avec la fin de la colonisation, le départ du « père » met fin à son affrontement avec le « fils » et voit émerger une nouvelle configuration où, désormais, le « frère est opposé au frère », pour reprendre Achille Mbembe. La distinction raciale qui structurait le corps-à-corps colonial s’effaçant formellement avec la décolonisation, le colonisé cesse d’être un sujet du pouvoir pour devenir un sujet de pouvoir ; en d’autres termes, un citoyen, a priori titulaire de droits encadrés par la promesse d’égalité et de protection portée par l’État postcolonial.
Mais précisément parce que cette promesse est souvent trahie, la structure du corps-à-corps se transforme au lieu de disparaître. Ce n’est plus le conflit racial de l’époque coloniale qui oppose l’État et la société, mais le fait que la décolonisation n’a pas tenu ses promesses. Cette transformation marque l’avènement de ce que j’appelle une « société de la catastrophe » qui voit également advenir une post-gouvernementalité dépassant « la conduite des conduites » de Foucault, pour se transformer en « inconduites des inconduites ». En effet, l’incapacité de l’État à tenir la promesse de décolonisation est considérée comme une inconduite et engendre à son tour des inconduites dérivées de la part des citoyens. L’exemple de l’incendie de Nsam, à Yaoundé, le 14 février 1998 et le déraillement de train, à Éséka en 2016, sont des situations illustrant ce concept. C’est ici que la scène postcoloniale de la catastrophe se referme sur Fanon et le dépasse. Dans la société de la catastrophe, le corps-à-corps oppose l’État – legs colonial – à la société, autour du contrôle des ressources et des retombées de la modernité. La catastrophe y est la forme visible et paroxystique de cette confrontation permanente.
En ce sens, derrière toute catastrophe postcoloniale, il y a, nécessairement, une inconduite et un corps-à-corps. La catastrophe est un procès de l’État postcolonial ; elle ouvre et sanctionne une épreuve de force qui contraint l’ensemble des acteurs à renégocier leurs prises sur les ressources de la modernité et le pouvoir lui-même.
¶ Brice Molo est docteur en sociologie de l’EHESS et en histoire de l’Université de Yaoundé I. Après sa thèse, il a commencé un postdoctorat au Ceped de l’IRD (PC RISC – Irima). Il est actuellement maître de conférences à l’ICP (FASSED, Département de sociologie) où il enseigne la sociologie du risque et l’histoire de la pensée écologique, entre autres. Il est membre du comité exécutif de l’Association Française de Sociologie.
Bibliographie
Fanon Frantz, Les damnés de la terre, Paris, La Découverte, 2002.
Foucault Michel, « Préface à l’histoire de la sexualité », Dits et écrits. Tome IV. 1980-
1988, Paris, Gallimard, 1994, p. 578-584.
Mbembe Achille, De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, Paris, Karthala, 2000.
Molo Brice, « La société de la catastrophe. Repenser le pouvoir après la société coloniale du risque : une théorie postcoloniale », Sociétés politiques comparées, 66, 2026, p. 79-102.