Que racontent nos vêtements, nos gestes et les habitudes vestimentaires que l’on transmet sans toujours les documenter ? Incubée au sein de la première promotion de MansA Lab, Eniola Telly explore les liens entre mode, mémoire et transmission. Avec À la mode de chez nous, elle documente les pratiques vestimentaires africaines et diasporiques, entre recherche, archives et récits du quotidien, pour faire émerger d’autres histoires de la mode.

Dans les souvenirs d’enfance d’Eniola Telly, tout commence dans le tumulte coloré des marchés d’Abidjan. À Treichville, entre les étals de tissus et les allers-retours à l’atelier de couture de sa tante, la mode n’est pas une abstraction mais un geste quotidien, presque vital. « On grandit avec cette idée de se parer, de marquer les moments », raconte-t-elle. Baptêmes, mariages, dimanches à l’église : chaque occasion impose son uniforme, ses étoffes, ses codes.

Formée à l’Institut Français de la Mode et ayant travaillé dans le brand content et la production image, Eniola Telly s’inscrit d’abord dans une trajectoire classique. Pourtant, quelque chose manque. Dans les récits enseignés, peu de traces des histoires qui l’ont construites. « J’adorais ce que j’apprenais, mais je ne m’y retrouvais pas complètement », confie-t-elle. Alors elle cherche ailleurs, écrit, documente. Ses mémoires deviennent un terrain d’exploration : du wax et de ses dimensions politiques, jusqu’à une généalogie des styles à Abidjan depuis les indépendances.

De cette recherche naît À la mode de chez nous, d’abord comme titre de thèse, puis comme projet. Plus qu’une plateforme, elle imagine un espace hybride, à la croisée de la recherche, de la création et de la transmission. Un « observatoire » qui s’intéresse moins aux podiums qu’aux gestes invisibles. Ceux des couturiers ambulants, des habitudes vestimentaires, des pratiques ordinaires dont on hérite et qui échappent aux archives officielles.

Car c’est bien là que se situe son ambition : déplacer le regard. « Beaucoup de pratiques existent, mais ne sont pas documentées comme de la mode », explique-t-elle. En s’ancrant dans l’intime et le quotidien, elle entend produire une matière nouvelle, capable d’alimenter créateurs, institutions ou écoles. Une manière aussi de réconcilier héritage et contemporanéité, continent et diaspora, sans les opposer.

Encore en phase de lancement, le projet se dessine progressivement, porté depuis Paris mais pensé entre plusieurs géographies. À terme, Eniola Telly imagine une structure capable de tisser des liens, comme une toile étendue entre les territoires et les récits.

L’incubateur MansA accompagne cette mise en forme : « Il m’aide à structurer, à prendre le temps de définir », résume-t-elle. Un temps précieux pour transformer une intuition en méthode, et une mémoire personnelle en projet collectif. C’est aussi un espace de circulation, « Au sein de la promotion, les projets se répondent, les perspectives s’élargissent, les connexions se nouent », explique-t-elle en filigrane. Une manière d’inscrire dès aujourd’hui ce qui, demain, fera réseau.