Son nom signifie « courage » en fongbé. Elle s’appelle Dotou, et elle embarque pour une traversée que l’Histoire avait rendue sans retour. Son odyssée est le cœur battant de Kancícà, « le lien », une expérience immersive coproduite par MansA et Dream Feel Factory, où un conte poétique tisse les fils vivants de l’Atlantique noir.
Par MansA
Publié le 28/01/2026
Prenez place sous la voûte. Autour de vous, l’océan se déchaîne, les tambours résonnent dans vos os, et les ombres des ancêtres dansent. Vous n’êtes plus simple spectateur : vous êtes passager du vaisseau de Dotou, partie du Bénin à la recherche de la reine Na Agontimé, figure historique du royaume du Danxomè, déportée au Brésil au XVIIIᵉ siècle. Kancícà n’est pas une simple projection. C’est une expérience immersive et mémorielle qui donne à ressentir la persistance vibrante des spiritualités africaines de part et d’autre de l’océan Atlantique.
Le projet s’ancre dans un terreau historique solidement documenté. L’épopée de Na Agontimé, épouse du roi Agonglo, reine-mère du Danxomè, et la quête menée plus tard par son fils (le futur roi Ghézo) pour tenter de la retrouver, constituent la trame narrative que les réalisatrices Laeïla Adjovi et Joséphine Derobe ont transposée sous la forme d’un conte immersif. Leur ambition est claire : saluer la beauté et la résilience des cultures africaines et afro-diasporiques, tout en célébrant cet espace transfrontalier que constitue l’Atlantique noir.
L’héroïne, Dotou, est une cartographe initiée au vodun, formée à la navigation et au combat au sein d’un régiment d’Agodjié. Guidée par sa connaissance intime des cartes et des esprits, elle traverse l’océan accompagnée d’un compagnon inattendu : Segbo, un bébé caméléon espiègle. Un choix narratif assumé, qui permet de conjuguer gravité historique, dimension mythologique et poésie accessible.

Une immersion sensorielle totale
La force de Kancícà réside dans la fusion de plusieurs langages artistiques. L’image convoque un univers onirique mêlant animation 3D, théâtre d’ombres 2D et cartographie dessinée à la main, projeté dans un dôme en 8K. Le récit se déploie autour et au-dessus du public, l’invitant à une traversée à la fois physique, spirituelle et symbolique.
Le paysage sonore, composé par le musicien et chercheur brésilien Tiganá Santana, joue un rôle central. Spécialiste des cosmologies africaines et du candomblé, il tisse une matière sonore faite de chants rituels en fon et en yoruba, de percussions, d’ambiances naturelles et urbaines enregistrées au Bénin et au Brésil. Écouté au casque grâce à une spatialisation sonore immersive, ce dispositif transforme le dôme en un véritable espace-rituel, où les voix et les rythmes deviennent des vecteurs de mémoire.
« C’est par la parole, par la musique et par le chant qu’ont été transmis, aux Amériques, de génération en génération, les éléments clés des patrimoines culturels africains. Ce fait est reflété par nos exigences en termes de mise en son. » Laeïla Adjovi & Joséphine Derobe, réalisatrices
Premières traversées : du Brésil au Bénin
Pensé dès l’origine comme un projet transatlantique, Kancícà a été présenté pour la première fois au Brésil, dans le cadre de la Saison France–Brésil. Cette première étape de diffusion, notamment au Museu de Arte do Rio, a donné corps au récit sur l’une des terres où les spiritualités africaines se sont recréées et transmises dans l’exil, au contact de publics directement héritiers de cette histoire.
L’œuvre a ensuite été présentée à la Maison de la Culture de Ouidah, au Bénin, sur l’un des lieux les plus chargés de l’histoire de la traite transatlantique. Ancienne ville-port du golfe de Guinée, Ouidah fut un centre majeur de l’économie esclavagiste, d’où partirent des dizaines de milliers de captifs vers les Amériques, notamment vers le Brésil.
En s’ancrant dans ce territoire de mémoire, Kancícà prend une dimension particulière : l’expérience immersive entre en résonance directe avec l’histoire qu’elle convoque. À Ouidah, la mémoire de Na Agontimé et du royaume du Danxomè demeure profondément vivante, inscrite dans les lieux, les récits et les pratiques. Le dôme devient alors un espace de passage et de circulation mémorielle, reliant les deux rives de l’Atlantique par une expérience sensible, partagée et collective.

Une production pensée pour voyager
Derrière la poésie du récit se déploie un dispositif de production innovant et engagé. Kancícà au Bénin est le fruit d’un partenariat entre MansA – Maison des Mondes Africains, Dream Feel Factory et l’Agence de Développement des Arts et de la Culture (ADAC) du Bénin, avec le soutien de l’Institut français du Bénin.
Conçu pour être nomade et accessible, l’ensemble du dispositif – dôme géodésique, projecteurs et système sonore – se conditionne dans quatre flycases, facilitant son déploiement dans des contextes variés, en France comme à l’international. Cette ingéniosité logistique traduit la volonté de MansA de faire circuler ces récits mémoriels au-delà des lieux institutionnels habituels.
Avec Kancícà, MansA affirme son rôle de laboratoire culturel : le dôme devient une chambre de résonance pour les mémoires, un espace collectif où le lien distendu par la Traite transatlantique est symboliquement renoué, le temps d’une expérience partagée. Une proposition forte, qui invite à penser la réparation non seulement comme un travail historique, mais aussi comme une capacité à rêver ensemble les ponts que l’Histoire a tenté de briser.
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