Koura-Rosy Kane rejoint la première promotion de MansA Lab avec Platform, un laboratoire créatif et un magazine consacré aux modes émergentes et alternatives. Le projet entend accompagner les talents, notamment afro-descendants, et leur offrir des espaces pour expérimenter, diffuser leur travail et maîtriser leurs propres récits.

Enfant, Koura-Rosy Kane comprend qu’elle ne se fond pas facilement dans le décor. Grandir entre Lyon et une petite ville de l’Ain, souvent parmi les rares élèves noires, forge une sensibilité particulière : celle d’apprendre à se situer dans un environnement où elle se sent parfois en décalage. « J’ai fini par internaliser le rejet », confie-t-elle. Défrisages, tissages, tentatives d’ajuster son image aux attentes extérieures. Avec le recul, elle y voit un moteur : « Sans ces expériences, je n’aurais pas eu la détermination de changer la manière dont on parle de nous. »

Aujourd’hui, cette détermination porte un nom : PLATFORM, un laboratoire créatif, espace de recherche et magazine dédié aux afro-communautés, fondé en 2018. Une toile d’araignée à multiples branches — stratégie créative, ethnographie, curation, image, écritures — mais avec un seul cœur : remettre les récits à l’endroit.

Avant PLATFORM, Koura-Rosy navigue. Un master de communication, un détour par la sociologie, puis Londres, Amsterdam, Dakar. Partout, elle observe. Dakar surtout, où elle vit plusieurs années, devient un terrain d’étude viscéral. Elle y cartographie les industries créatives, fouille les marchés de seconde main saturés de déchets textiles occidentaux, documente les designers émergents. « L’ethnographie a guidé tout le projet. On ne peut pas construire un futur de la mode sans comprendre les communautés et les territoires. »

Parce que PLATFORM ne “conseille” pas la mode : elle la décale. Recherche de marché, analyse des pratiques culturelles, accompagnement de marques à l’identité diasporique… Sa méthode renverse les habitudes du secteur, trop souvent aveugle à ce qu’il représente.

Son éveil politique et spirituel, elle le raconte sans emphase. Elle prend conscience que les récits sur l’Afrique — misère, chaos, sauvagerie — sont une propagande bien huilée. Que les récits dans l’autre sens existent aussi : l’Europe fantasmée comme Eldorado, alors que le quotidien des femmes noires en France peut être fait de discriminations répétées. « J’ai voulu déconstruire ces récits-là, pour que la vérité circule enfin chez nous. »

PLATFORM devient alors un espace multidimensionnel : un laboratoire de recherche qui accompagne marques et institutions ; un magazine qui accueille interviews et archives visuelles ; un studio créatif qui produit images et éditoriaux enracinés dans les esthétiques africaines et diasporiques. Et demain ? Un magazine print — « parce qu’on manque d’archives » —, une équipe installée entre Dakar et l’Europe, des symposiums de mode à travers le continent.

Soutenue par l’incubateur MansA, qui a été « le premier à comprendre la vision paramode » de PLATFORM, Koura-Rosy Kane avance avec une conviction : la mode ne se résume pas aux designers, mais à tout un écosystème culturel, politique, social : « Je le fais pour que nos communautés soient vues autrement, avec vérité et complexité. Qu’on se raconte enfin à partir de nous. »