À l’occasion du Petit-déjeuner de la Recherche #2, organisé le 5 mars 2026, Alexandra V. D. Pierre, docteure en géographie et changements climatiques, propose une réflexion sur les héritages coloniaux qui structurent encore les politiques de conservation marine dans les Caraïbes francophones et hispanophones. À partir d’exemples en Haïti, à Cuba et en Guadeloupe, son intervention met en lumière les dynamiques locales – pêche artisanale, écotourisme, entrepreneuriat féminin – qui articulent savoirs traditionnels et innovations socio-écologiques pour imaginer des formes plus inclusives de protection de la biodiversité. 

La Caraïbe, une région « à géométrie variable » (Cruse, 2014), cristallise des représentations concurrentes : Caraïbe insulaire des grandes découvertes ; Caraïbe géopolitique marquée par l’interventionnisme états-unien ; Grande Caraïbe du tiers-mondisme aux économies contrastées ; Caraïbe culturelle de l’économie-monde de la plantation (Réf. Figure 1). Ainsi, la déclaration des Aires Marines Protégées (AMP) reproduit souvent une logique du plantationocène maritime: un pouvoir exogène qui détermine l’usage d’un territoire ou « merritoire » (Parrain, 2010) via une consultation minimale des populations locales, au détriment des savoirs locaux. Leur inscription dans des parcs nationaux, calqués sur le modèle extraterritorial de Yellowstone (contrôle fédéral, expulsion des Amérindiens, wilderness définie par la science occidentale), perpétue cette vision descendante.  

Cette fragmentation coloniale est triple : institutionnelle (chevauchement de mandats), spatiale (zonage morcelant) et épistémique (marginalisation des savoirs locaux). Elle se décline en trois configurations distinctes dans les Caraïbes francophones et hispanophones. Haïti (Île-à-Vache) incarne une faillite institutionnelle compensée par une autogouvernance de fait avec un « parc sur papier » et des règles locales auto-produites (Pierre & Desse, 2022) — communautarisme de suppléance. Cuba (Ciénaga de Zapata) illustre un centralisme étatique où les populations sont intégrées fonctionnellement dans l’alimentation d’un système national d’aires protégées — communautarisme de subordination. La Guadeloupe relève d’un centralisme institutionnel intégré aux cadres français et européens, où les populations agissent en forces de proposition (Grenelle de la Mer, charte) dans un cadre normé — communautarisme d’affirmation. 

Différentes représentations de la Caraïbe (Pierre, 2022) 

Face à ces configurations, les communautés ont déployé une créativité socio-écologique. En Haïti (Île-à-Vache), une « mondialisation des pauvres » (Choplin & Pliez, 2018) a transformé l’île rurale en comptoir d’approvisionnement de la capitale, structuré par une sororité de commerçantes qui contrôle la filière pêche. À Nan Kokoye, une autogouvernance des pêcheurs convergeant vers les principes d’Ostrom a été observée : délimitation claire, surveillance citoyenne, sanctions appliquées, médiation locale. L’offre touristique, qu’il s’agisse des trois hôtels modernes ou des chambres d’hôte (Chez Jérôme Genest, gîte des Frères de Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus), reste toutefois contrainte par l’accès à l’énergie. À Cuba, l’assouplissement réglementaire a favorisé l’auto-entrepreneuriat dans les municipalités de Matanzas/Mayabeque : casas particulares, opérateurs locaux, fincas agroecológicas familiales portées par des femmes (El patio de María, Los Pintines). En Guadeloupe, le label « Esprit Parc national » et le Fonds Européen de Développement Régional soutiennent un tourisme écologique en dehors ou en cœur de parc, articulant traditions créoles (Îlot Palmier, Laliwondaj, Paradise Kafé) et excursions bas-carbone (Mangrov’EcoTour, TamTam Pagaie) dans une région ultrapériphérique de l’Union Européenne. 

Décoloniser la conservation marine dans les Caraïbes francophones et hispanophones repose sur trois piliers de justice : (1) Épistémique – créolisation de la science, intégration des savoirs locaux, reconnaissance des langues vernaculaires ; (2) Territoriale – restitution du pouvoir vers les autorités de proximité, rapatriement des domaines maritimes face à l’impérialisme bleu des États-Unis ; (3) Sociale – développement local inclusif, visibilité des femmes des économies littorales, valorisation du savoir-faire local sans standardisation marchande. Un modèle de cogestion et cogouvernance de ces AMP poursuivrait deux objectifs indissociables : Connaître et Servir la biodiversité (écosystèmes, protection) et les humains (traditions, développement local/durable). En somme, décoloniser, c’est protéger avec les populations locales, en respectant la diversalité de la région (Glissant, 2000) et en écoutant les savoirs situés des pêcheurs, des commerçantes, des gardiens de mangrove et des autorités locales. La justice écologique n’adviendra qu’avec les justices épistémiques, territoriale et sociale. 

Bibliographie 

Choplin, A., & Pliez, O. (2018). La mondialisation des pauvres. Loin de Wall Street et de Davos. Éditions du Seuil. 

Cruse R. (2014). Une géographie populaire de la Caraïbe. Mémoire d’encrier, 590 p. 

Glissant, É. (2000). Mondialité, diversalité, imprévisibilité : concepts pour agir dans le Chaos-monde. Les Périphériques vous parlent, (14), 18-29. 

Parrain, C. (2010). Territorialisation des espaces océaniques hauturiers : L’apport de la navigation à voile dans l’océan Atlantique [Thèse de doctorat, Université de La Rochelle]. https://theses.hal.science/tel-00713524/document  

Pierre, A. V. D., Desse M. (2022, Juin), S’adapter sans l’État dans des aires marines protégées sur papier. Poster présenté dans le cadre du colloque « La mer monte : des espaces naturels aux territoires littoraux, quelles stratégies d’adaptation ? », La Cité des Congrès de Nantes, France. https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-03708957/document